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Il n'est pas de montagne plus haute que les marches de l'oubli

hiver 1956 Belgique hiver 2011 Sud-ouest


"Parfois, le feu brille sans brûler, alors, sa valeur est toute pureté : être aimé veut dire se consumer dans la flamme; aimer, c'est luire d'une lumière inépuisable. Car aimer, c'est échapper au doute, c'est vivre dans l'évidence du coeur"

"Le feu qui nous brûlait, soudain, nous éclaire. La passion rencontrée devient la passion voulue, l'amour devient famille, le feu devient foyer."

"Un regard qui scintille d'ironie a souvent une coulée de tendresse : l'eau d'une larme sur le feu d'un aveu"

Je me suis évadé de ma Belgique natale en l'an 2000 pour rénover une vieille fermette dans le Lot-et-Garonne

Depuis 2009, j'y vis à demeure la vie paisible des habitants de ce modeste bourg de France niché à 30 km de Bergerac. Montignac-de-Lauzun est un minuscule village de quelque 300 âmes, le même que celui de mon enfance belge il y a plus de 50 ans. Les trois quarts des villageois sont des retraités du milieu agricole, il y a toute une vie ici, au centre du village, la place entourée de vieux platanes et au bout « la Mairie » fière et fraîchement rénovée avec ses vieilles pierres apparentes dégarnies de leur couche de béton des années de jadis.

C'est le lieu privilégié de rencontres des villageois, à 2 pas, une petite poste qui fait office de bibliothèque communale, en face, un salon de coiffure, à quelques mètres « le » magasin du village fermé depuis la fin de cette année, il faut dire que Montignac s'entoure de modestes petits autres bourgs à la ronde et que la première petite bastide Miramont-de-Guyenne se trouve à quelque 15 km.

Les villageois sont de très ardents amateurs de belote et de loto (au gagnant, toujours des victuailles : épaule de biche, sanglier, lots de jambons du pays..) Ceux-ci ont pour habitude  presqu'ancestrale de se rassembler dans « la salle des fêtes » du village.

Ici, les gens vivent de pain, de fraternité de cancans qui animent les conversations matinales, ici, l'homme retrouve ses vraies valeurs : l'entraide, la communication, moi, j'y retrouve les racines de ma propre enfance, rien n'a bougé depuis 50 ans !

Dans ces dernières années, Montignac a connu des hivers rudes, le mercure y descendit plus bas que dans le nord de la Belgique mais cela ne dura que quelques jours, depuis 12 ans, 3 apparitions annuelles de la neige, du presque jamais vu, la première, une mince couche d'à peine 1 cm qui ne dura que l'espace d'un jour ou deux, la deuxième, l'an dernier en 2011, il y neigea à trois reprises, quelques 5 ou 6 cm y recouvrirent toutes les campagnes environnantes à la surprise des villageois craintifs devant cette offensive hivernale à répétition, mais cela ne dura guère…

 

L'été 2011 fut ici exceptionnel sur le plan climatique, d' avril à décembre, nous fûmes envahis de soleil,  la pluie disparut durant de longs mois pour faire place à une grande sécheresse, c'est même notre région qui eût le privilège de connaître l'été le plus chaud de France, la nature s'offrait à nous, les arbres, les animaux et les hommes peinaient sous cette chaleur torride, volets fermés, refuges à l'ombre, seuls nos touristes bravaient les dangers du rayonnement solaire, les piscines firent le plein de vacanciers, l'eau les rafraîchissant comme un bain de jouvence…

 

D'octobre à décembre, ce fut vraiment l'été indien en plein sud-ouest…

 

 

 

ET  PUIS...

 

 

 

Dès décembre, la voix des sages se fit entendre sur la place du village, à la poste, au magasin, chez la coiffeuse : « on va le payer cet hiver »… » - « il paraît qu'il sera rude… » - « des signes montrent que… »

Dès ce début février, la neige se mit à tomber à gros flocons, tout le village fut recouvert d'un épais manteau de neige (10à 15 cm, du jamais vu de mémoire de vieux montignacais.

Braqué sur les informations météo des chaînes françaises, chacun redoutait le pire, le grand froid annoncé venant de la profonde Sibérie, il fallu s'y résoudre, préparer dare-dare ce qui devait être protégé: les animaux, les plantes, les compteurs d'eau, les réserves de nourriture : oignons, échalotes, pommes de terre, potirons…préparer les réserves de bois de chauffage, ramoner les cheminées…

Le froid s'intensifia si fort que le mercure descendit à -17 la nuit, jour après jour, il pénétrait plus profondément à travers nos murs de pierre, nous obligeant à prendre de nouvelles précautions :

Augmentation de nos moyens de chauffage, mise en route des radiateurs électriques, poêles à pétrole, nouvelle isolation, portes intérieures munies de couvertures...

Les derniers oiseaux s'en sont envolés...Tout est figé,

 il n'y a plus aucune larme de vent...

Au fur et à mesure de l'intensification du froid sibérien, nous nous sommes retrouvés coupés du monde, routes de campagnes et voies nationales enneigées et devenues verglaçantes...impraticables, le courrier s'arrêta, notre facteur disparut, chacun vaquait au plus pressé: faire du pain, sortir les victuailles des congélateurs, fermer les volets dès la disparition des derniers timides rayons de soleil, rentrer sous la véranda les fruitiers à planter au printemps,  chauffer de nouvelles pièces, buanderie, wc, protéger les animaux, nous sommes en pleine période d'agnelage...l'eau des bacs se fige après quelques minutes, nous sortons par ce froid sibérien qui nous transperce les os, les paires de gants sont dédoublées...écharpes, triple épaiseur de chandails, le vent d'est siffle à nos oreilles

C'est une véritable guerre contre les attaques du froid...

Il faut employer de nouveaux moyens pour protéger les pompes et les skimmers des piscines, échange de méthodes, solidarité toujours, emmitoufler d'une couverture les batteries de voiture, parfois, on manque d'un rien qui arrête la vie: plus de levure pour le pain, plus d'allumettes pour le feu de bois...

Chacun à sa méthode :  récupération  des braises dans un sceau d'acier pour réchauffer des conduites gelées...les feux de bois de châtaigniers crépitent dans les cheminées, ils se consument à grande cadence: levers à deux reprises chaque nuit pour nourrir ces fauves...

"si tout ce qui change lentement s'explique par la Vie, tout ce qui change vite s'explique par le feu,     Le feu est l'ultra-vivant, il est intime et il est universel, il vit dans notre coeur. Il vit dans le ciel Il monte des profondeurs de la substance et s'offre comme un Amour. Il brille au Paradfis, il brûle à l'Enfer, il est douceur et torture. Le feu est le premier sujet de rêverie, près du feu, il faut s'asseoir, il faut se reposer sans dormir, il faut rêver, le feu est un humain, il ne se borne pas à cuire, il croustille, il dore la galette, il matérialise la fête des hommes.

Ainsi une rêverie au coin du feu, quand la flamme tord les branches si grêles du châtaignier suffit à évoquer le volcan et le bûcher. Un fétu qui s'envole dans la fumée suffit à nous pousser à notre destin!

L'été indien a fait place à l'hiver sibérien

Il faut vaquer à tout, à tout instant, ne caresser pas trop les feux si vous avez lancé une cuisson, elle risque de se brûler, pas trop de temps non plus aux préparations culinaires car les feux risquent de mourrir si vous ne les nourrissez pas à temps...

Parfois, l'un deux agonise, d'interminables minutes de soufflet font jaillir la flamme, la Vie ressuscite, je pense aux massages cardiaques de ces hommes et femmes qui sauvent d'autres humains d'une mort certaine.

La Régie des Eaux appelle chacun de ses abonnés et prodigue ses conseils en matière de protection de ses compteurs: pas de paille, pas de matériaux humides, du polystyrene...

Le sud-ouest est réputé pour ses conserves de toutes sortes:oies, canard, foie gras..nous avons hérité de l'expérience de nos amis villageois et nous nous sommes lancés dans l'aventure de la stérilisation, toutes nos conserves de l'été sont stockées dans notre buanderie au nord, nous maintenons l'été une température de quelques degrés, l'hiver, c'est la chambre froide de nos provisions.

A présent, la température y est descendue sous les -5°, le froid extérieur  nous oblige à réchauffer nos chambres froides!!


Dès qu'une porte arrière claque, les animaux lancent leurs cris à l'unisson, les canards cancanent, les oies criaillent, le poney hennit, les dindons glougloutent, les poules piaillent , tous attendent le précieux maïs qui leur sera lancé à la volée,

c'est pour chacun d'eux une véritable course contre la montre, l'appétit ne fait aucun cadeau, coups de becs, remontrance des oies aux dindons, les dernières graines font l'objet de violentes altercations qui donneront parfois lieu à des règlements de compte entre les espèces... les chats guettent et miaulent trouvant trop injuste d'être nourris en dernier lieu..et pourtant, le matin, ils oublient qu'ils déjeunent les premiers.

Nos repas du soir se sont enrichis de graisse d'oie ou de canard, d'haricots espagnols, flageolets, le riz et les pâtes prennent la place du pain manquant.

Après la météo, il faut intensifier la chaleur de nos chambrettes, règler tous les thermostats, veiller aux feux, rentrer le chien et les chats, faire un dernier tour de ronde et puis s'abriter sous les étoiles , une dernière rasade de vin chaud précède notre sommeil.

Ici, je revis l'année 1956 où en Belgique, il gela chaque jour de février, dans mon village, on distribuait le pain avec des mannes, mes mollets étaient cerclés de sang par  le frottement de mes petites bottes, il y a 56 ans, j'en avais 7...

Lien vers hiver 56    

Mais des jours meilleurs arrivent, demain, il fera plus chaud, la météo annonce

-13° pour cette nuit...

 

 

 

Et pendant ce temps, d'innocents enfants tombent sous les balles de Bachar el-Assad dans les rues de Ohms...

des humains obstinés résistent dans le bois de Vincennes...

Si l'on enflamme quand on aime, c'est la preuve qu'on a aimé quand on enflammait (G.Bachelard)



10/02/2012
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