Hommage à Monsieur le Maître Edmond Hébette (*)

SORINNE-LA-LONGUE
L'école communale du Maître Edmond Hébette






A partir de cinq ans, tous les garçons vont à l'école communale chez Monsieur "le Maît".J'ai eu la chance de connaître, parfois de craindre un instituteur, dont les méthodes pédagogiques étaient remarquables d'inventions, pour tout dire, modernes.
Comment a-t-il pu conserver pour son métier - le plus beau métier du monde, a écrit Péguy- une flamme aussi intacte, une foi aussi tenace, lui que l'on a relégué dans "ce canton égaré de l'univers", - mon village - si rebelle aux sciences abstraites, aux mystères de l'art, à la poésie éthérée.Rien que pour son obstination, aujourd'hui, je l'estime encore.

Pour m'sieur le Maît, le monde entier est un terrain inépuisable d'apprentissage.Le marchand de charbon livre ses fines braisettes d'anthracite ?Ce sera le sujet garanti de la prochaine rédaction et l'argument de savants problèmes arithmétiques.

- Sachant que la livraison s'élève à 2 tonnes et demie, calculez le nombre de sacs de 50 kilos.Mesurez la base circulaire et la hauteur du cône  de charbon et puis calculez en décimètre-cube le volume du tas.

Torture plus raffinée:

Si l'on charge le poêle à raison de 3 charbonnières par jour durant les 110 jours les plus froids de l'année scolaire et que la charbonnière pèse 12,5 kilos, combien de semaines durera la provision?

A ce compte-là, vous en arrivez vite à maudire les mineurs, le borinage et son sale combustible...
Comme toutes les circonstances de la vie quotidienne, les changements de saisons sont exploités.
Ainsi, au début de l'automne,, la leçon de choses portera sur la cueillette des poires à l'espalier du jardin, "magistral".Seuls les grands ont la permission de grimper à l'échelle.Les "moyens" placent les fruits dans les mannes d'osier.Les "petits" ramassent celles qui tombent par mégarde, et tous regardent en salivant la prodigue récolte.

Retour en classe.
Nous pesons dix poires prises au hasard, de la plus malingre à la plus gonflée.Poids moyen d'une poire, poids d'une manne vide, pleine, poids total de la récolte.Combien de poires dans la corbeille d'osier? Division.Coupons-la en quatre! Cela fait...un quart.Fraction.Deux quarts égalent une demi poire.Quatre quarts, la poire reconstituée.Et la pulpe qui s'oxyde déjà!...

Elles sont là, les poires de m'sieur le maît, à portée de mains, devant nous, pansues à souhaits, fermes au toucher, sans doute croquantes sous la dent et juteuses dans la bouche.Tentation.Nous ne pourrons en manger une "fraction" qu'au terme de la journée quand nous aurons conjugué à tous les temps et tous les modes "je cueille des poires", "que j'eusse cueilli les poires", "les poires que j'ai cueillies".
S'il reste un peu de temps avant la cloche de quatre heures, nous les dessinerons.C'est là que je me découvre une vocation de dégustateur et une inaptitude crasse pour le croquis.A chacun son talent!...

Pour nous initier à la vie sociale, nous familiariser à la gestion d'une petite corporation, Monsieur l'maît a mis en place, comme qui dirait une association sans but lucratif, que nous avons baptisée "la Ruche"Un beau nom "la Ruche" qui sonne bien, fait laborieux, sérieux, productif, collégial, solidaire, bourdonnement d'énergie mais pas trop.Avant tout, respect de l'ordre! C'est au vote secret que les écoliers élisent un vrai président, un vrai secrétaire, un vrai trésorier.
La veille des élections, il y a du racolage dans l'air, des tentatives de corruption, de séduction, des promesses.Déjà, l'homo politicus semble être inscrit en nos gènes.
- Si tu votes pour moi, je te défendrai à la récré.Tu seras sous ma protection, ok?
- D'ac...!...
L'Association dispose d'un cachet, d'un tampon qui représente une ruche couronnée d'abeille.Tous les samedis après-midi, - nous avons école le samedi jusqu'à trois heures - se tient l'"assemblée générale" de "la Ruche".Monsieur le maît, un peu à l'écart contrôle et relance les débats.Lecture du rapport de la réunion précédente.Vérification des comptes alimentés par la location de livres numérotés, classés dans la bibliothèque.Vingt-cinq centimes par volume, pour une semaine.Addition.Projets d'achat de nouveaux ouvrages.Le vilain petit canard pour les petits.La vie des fourmis, les passereaux de Belgique, pour les aînés.Soustraction.Le bilan doit resté équilibré.Ordre du jour.Les jeux dans la cour.Les trajets aller-retour vers l'école, les leçons de catéchisme.Petits cafardages, furtifs règlements de compte:

- A la messe, Jean-Pierre a profité de ce que le curé ne regardait pas pour pincer les fesses d'Annie.

- C'est pas vrai! Et toi, tu fais des concours à celui qui pissera le plus loin au-dessus du fossé!

Le conclave hebdomadaire de la Ruche tourne assez vite à la mêlée de guêpes piquantes.Après la séance, sur le chemin du retour, c'est la castagne.

- Racusette, je vais te casser la gueule!

Pédagogue rousseauïste, montessorien, freyneyssien, le Maître H. stimule constamment notre observation des phénomènes naturels: quartiers de lune, lecture de l'heure solaire, de la température nocturne et diurne, de l'humidité ambiante.Chaque jour d'école, toutes ces données météorologiques sont reportées sur un tableau annexe puis sur un graphique avec moyenne, comparaison à l'année précédente, statistiques, etc.

Dans la campagne ou en forêt, le maître nous apprend à distinguer le chant de l'étourneau, du pinson, du coucou, de l'alouette, de l'hirondelle, du merle.

Nous sommes bien loin de la sortie d'agrément...L'esprit toujours en alerte, comme l'Emile de Jean-Jacques et pas question de plaisanter! sinon, c'est la colle, consigné à la dernière place du rang, en silence!

Par un bel après-midi de printemps...pour reprendre le cliché surexploité de nos rédactions, en visitant, après la gare de Courrière, la ligne ferroviaire Luxembourg-Ostende, penché au parapet du pont qui franchit l'encaissement de la voie, j'ai senti mon petit chapeau de paille quitter mes cheveux et je l'ai vu avec stupeur se poser comme une feuille morte sur le ballast de la voie.Pleurs.Monsieur l'maît qui n'est pourtant plus tout jeune, est descendu par le talus et, au mépris de toute prudence, à l'encontre du code régissant la société des Chemins de Fer belges, au risque de se faire déchiqueter par une locomotive..., il est allé reprendre mon canotier.Héroïsme ordinaire.



L'hiver, le souffle de nos haleines, l'exhalaison de nos pardessus, de nos cabans mouillés ou piqués de flocons, de nos bottines plaquées de neige durcie, transforment vite la classe en une étuve saturée de buée qui se fixe aux carreaux des grandes fenêtres.
Dans notre temple du savoir, tel un encens naturel, se répand tout un assortiment d'odeurs puissantes: vapeurs surettes s'élevant des lainages mouillés, transpiration venue des aisselles négligées.Se révèlent là toutes les fragrances rustiques, étranges bouquets de terre, de corps en sueur, de cheveux mouillés, d'herbes coupées ou de paille pressée.

Ajoutez la poussière de la craie, les relents âcres des vieilles éponges, l'odeur piquante des pots de géraniums ou celle plus écoeurante de la plasticine fondue auprès du poêle et vous aurez une approche du liant capiteux dont mes narines retrouvent, en les sollicitant bien, le souvenir ému.

Il faut imaginer la digestion de ces jeunes corps nourris de pommes de terre au lard, aux choux, aux oignons frits, aux poireaux.Et puis l'en-cas d'un dix heures composé de tartines rôties tapissées de saindoux, de miches épaisses enrichies d'omelettes aux "craus stofé" ou de "petit salé".
Il arrive que l'un ou l'autre petit s'oublie dans sa culotte courte.Guidé de loin par un grand, le malheureux regagnera, jambes écartées son domicile.

J'ai quitté ce cocon du primaire, imaginant que le "pensionnat" comme on disait, allait me rendre savant.Illusions.Je n'ai jamais accumulé autant de connaissances, autant d'émotions, de sensations, que là, sur ce banc griffé, dans cette modeste école communale qui n'avait l'air de rien...






Après, ce fut la cafardeuse découverte de l'internat, la solitude du dortoir, le bourrage de crâne, la prétention, la compétition, la suffisance.

Extrait de "Si peu que rien" édit.Mediata Louis Richardeau



Collège Notre-Dame de Bellevue Dinant




05/06/2007
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"pourquoi les gens qui s'aiment se séparent-ils...parce qu'ils ne se séparent jamais...même quand ils se séparent"


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