Je suis un chien qui regarde pleuvoir des os ...

 

Un retour mouvementé au pays de France

 

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Le 5 mars à 02:25 (03:55 heure belge) mon avion décollait de Léopold Sédar Senghor à Dakar. La veille, j'avais passé la journée et la nuit avec Coumba, Joe avait aussi dormi chez nous, Avant d'aller au lit, Coumba avait pris tout son courage pour mettre la villa en ordre, le lendemain, vers 19h30, notre dernière balade s'engageait sur la route qui relie la résidence Paradis à la grand route vers M'bour et Dakar. C'est à ce carrefour que de nombreuses fois en début de soirée, nous nous sommes quittés, Coumba rentrant dans sa famille de Ngueykokh à quelques  kilomètres et moi rentrant paisiblement à la villa.

 

Ce 5 mars, nous savions l'un et l'autre que la séparation serait inéluctable...nous ne mesurions pas nos tristesses de l'absence et de nos solitudes naissantes. Depuis de longs jours, j'appréhendais cet instant fugace où je la verrais disparaître dans un taxi collectif, je n'en garderais qu'un souvenir, une mélancolie, comme un chien qui regarde pleuvoir des os...à sa fenêtre.

 

Ma dernière soirée se passera avec mon fils spirituel Joe qui me quitta à l'arrivée de Pape - mon taximan - qui m'emmena vers l'aéroport, Joe dormira encore à la villa une dernière nuit, seul... comme une fidélité, comme un refus d'arrêter le temps qui passe...

 

Je n'avais pas encore compris qu'en Afrique les hommes et les femmes retiennent la pudeur de leurs sentiments en eux-mêmes.

 

 Et nous voici partis avec mon ami Pape, un fidèle depuis le premier pas sur ce sol du Sénégal, Pape est un gentil et timide garçon qui vit avec sa vieille maman et sa sœur, il fait le taxi à Saly, c'est un garçon droit, philosophe, réfléchi et conducteur prudent à la ponctualité parfaite, à chacune de mes arrivées et à chacun de mes départs, je n'ai jamais manqué d'honorer Pape de ses services. (Il lui arriva même parfois de dormir à la villa)

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Nous nous étions convenus  avec Coumba qu'elle ne m'accompagnerait pas à Dakar :  il y eut d'abord l'heure tardive de mon envol et puis une fois que le taxi arrive à Dakar, on prend un chariot où l'on met ses valises et puis on s'engouffre dans cet aéroport sans âme, seuls les personnes munies d'un titre de voyage y ont accès, pas question donc de prendre une collation à l'intérieur avec les personnes que l'on quitte, je ne voulais provoquer ce choc frontal, cette séparation brutale à mon amie Coumba.

 

Le voyage Saly-Dakar (AR pour Pape) 180km  sur la grand route à deux bandes bondée des longs poids lourds venant du Mali proche, quelque 5 km d'autoroute avant l'entrée dans Dakar coûte 25,000CFA (40 euros) Pape en retirera quelque 5 ou 6 euros, le reste en essence, péages d'autoroute et le solde à son patron propriétaire du véhicule...

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Mon avion décollera du tarmac de Dakar avec l'immense lourdeur de ma tristesse et ma nostalgie naissante.

 

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Avec Air Maroc, le vol est souvent soumis à une escale à Casa Blanca, le vol de Bordeaux est programmé pour 11h10, A l'arrivée dans cet aéroport, c'est une foule immense qui doit patienter en trois files, passeports, fouilles...pour franchir le sas, à ma montre, il est déjà 8h30 lorsque je me décide à manger un  cheese burger au Mac Do de service, à peine assis, je consulte mon ticket de caisse et constate avec effarement qu'il est une heure plus tard, l'embarquement pour Bordeaux va commencer, il faut tout abandonner...au plus vite quelques minutes et un nouvel envol m'éloigne de l'Afrique et me rapproche de cette Europe hivernale.

 

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L'arrivée à Bordeaux se fait au timing prévu : 15h10 l'horaire exact ! Récupération des valises et puis je débouche dans le grand sas de l'aéroport de Bordeaux aux murs vitrés de toutes parts où personne ne m'attend.C'est une peine au cœur lorsqu'on débarque dans un aéroport où personne n'est là pour vous accueillir... J'avais depuis l'Afrique téléphoné à un "ami" villageois  pour le prévenir de mon retour, il m'avait déjà exprimé une certaine réticence en me proposant de venir me quérir à la gare de Marmande, mission impossible évidemment, pas question de prendre la navette et le train à la Gare St-Jean de Bordeaux avec 2 mains, 3 valises, un sac à dos et une valisette d'ordi...

 

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Jamais, je n'ai pu faire entrer dans les cerveaux des paysans français le fait que les puces de leurs portables s'anéantissent après trois mois de non-activité, c'est ainsi que rentrant sur le sol français, je ne dispose jamais d'un moyen de communication par portable... c'est ainsi que je dois trouver une aimable personne afin de correspondre dans l'urgence. Ce que je fis, j'atteins mon villageois mais celui-ci prétexta en me disant qu'il regardait le match de rugby et me demanda de patienter, je le fis, perdu dans cet aéroport vide de toute foule, de toute relation entre les hommes...5 heures durant.

 

C'est vers 20 heures qu'une voiture arriva de Montignac et j'arrivai à la Guinguette vers 21 heures dans la nuit froide de l'hiver français, venant du grand soleil d'Afrique, de sa luminosité bienfaisante, des ses foules bigarrées et généreuses...

 

Ici, il n'y a que des morts vivants ! Un petit bourg de quelque 300 âmes, 75% de sa population dans la septantaine très avancée...aucune jeunesse, quelques enfants perdus dans ce monde de paysans radins, curieux et finissants.Vous n'aurez l'eau de vaisselle d'aucun, lorsque vous les invitez, ils prennent bien garde de ne pas abîmer leur fortune en préparant des plats de leurs soins qui ne leur coûtent rien.Tous ne vivent qu'en autarcie, petit jardin, petit élevage, troc en pièces détachées, arrachage des vieilles vignes pour gagner les primes de l'Etat, conserves maison, confection de pâtés aux animaux de chasse fabrication d'apéros aux racines d'épines, distillation clandestine, ânes transformés en saucissons, une main d'oeuvre gratuite dans des groupements associatifs pour récupérer les restes des grands repas, loto chaque semaine avec l'espoir de gagner le jambon, courses au shopping du coin minimales, la vie Ici est un repli sur soi sans les autres. Ici, les hommes et les femmes ont bien plus d'un demi-siècle de retard sur les villages de Belgique...

 

J'en suis revenu de tous ces gens qui m'indiffèrent...

 

Quand je vois les villages africains où j'ai vécu leur solidarité, quand je fais un parallèle avec mon village français, je me retrouve dans l'immédiate après-guerre de mon village d'antan avec toutes ces femmes cancanières à souhait qui n'occupent leur temps qu'à se prendre pour des soleils en dégénérant les autres.

Les villages africains et les africains eux-mêmes ont plusieurs longueurs d'avance sur mon village français, ici, chacun épie chacun, tout est objet à colporter tous les ragots du monde, pourvu que l'on se donne l'illusion de régner, d'écraser les autres, de jalouser le voisin qui s'achète un écran hors format, ici les gens parlotent sur le dos des gens, ici les réunions autour d'une table et d'un jeu de belote servent à noircir les autres. Je suis atterri à ma Guinguette, à cent lieues de ma solidarité d'Afrique, à mille lieues de ce que les français d'ici appellent « la fraternité française ».La fraternité, c'est ce que je possède et ce que les autres n'ont pas ! Dans ces villages de France où la culture des villageois s'arrête à la limite de leurs champs, de leurs possessions, de leurs conquêtes et de leur pouvoir évanescent, le temps ne se mesure qu'en termes d'argent sonnant, ici, l'égalité est un rêve d'inégalité. La fraternité s'arrête à la porte de chaque tanière .Ici, on vote tantôt extrême-droite, tantôt extrême-gauche !...on ne se situe jamais au cœur des hommes ! Ici, les hommes sont perdus dans une démocratie d'affrontement entre les idéaux de gauche et de droite qu'ils rejettent pour se jeter dans les bras des partis extrêmes qui les éblouissent de leurs fanfaronnades.A force de se racrapoter sur eux-mêmes, à force de se croire le nombril du monde, ici, on fabrique des fantasmes inassouvis !

 

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Et pourtant comme partout sur les sentiers du monde que j'ai foulés,

je rencontre ici dans ma France profonde des gens attachants qui ont toute mon affection à vrai dire,

ils ne sont pas nombreux

 

mais ils sont là pour signifier qu'il reste des lambeaux d'espoir

dans l'avenir de la France profonde pour rejoindre la solidarité d'Afrique,

pour redonner vie aux vraies valeurs d'une République qui a perdu toute sa grandeur.

 

Une bonne nouvelle enfin : le 7 mars, je regagnerai la Belgique, au fait, on y est bien dans ce pays négligé par les médias français, de tous les pays du monde, c'est après l'Afrique, l'endroit rêvé que je connaisse, les belges vivent les vraies valeurs de la solidarité, il n'y a qu'à sortir dans nos villes pour sentir le cœur des belges, leurs gouaillerie, leur sens de la fête, leur humour, leur envies d'être ensemble, leur accueil à toutes les races et à toutes les cultures, leur grande tolérance, leur honnêteté et leur humilité. De tous les peuples de la Gaulle, les petits belges resteront toujours les plus braves !

 

 

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Fin avril, un Boeing s'envolera à nouveau vers Dakar et un amour refleurira sur cette terre d'Afrique... 

 

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02/03/2016
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"pourquoi les gens qui s'aiment se séparent-ils...parce qu'ils ne se séparent jamais...même quand ils se séparent"


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